

Interview des militants du PSE: Mircea Dan Geoana, mars 2007
Depuis 2005, Mircea Dan Geoana est le président du Parti social-démocrate roumain (PSD). Il a été ministre des affaires étrangères de Roumanie de 2000 à 2004, ce qui lui a valu d'être président en exercice de l'OSCE. Sénateur depuis 2004, il est le président de la Commission chargée des relations étrangères et membre de la Commission sur l'intégration européenne.
Costina: Je suis très inquiète de la situation politique actuelle en Roumanie: la lutte de pouvoir entre le premier ministre et le président est dévastatrice. Que peut faire le PSD pour changer la donne?
Mircea Geoana: Chère Costina, nous partageons la même inquiétude, en particulier parce que cette lutte dont vous parlez a atteint son paroxysme durant les derniers jours: notre président et notre premier ministre se disputent non seulement en privé mais aussi en public durant les émissions télévisées. Par dessus le marché, ils ne se disputent pas sur des questions relatives à l'intérêt national mais plutôt sur des problèmes concernant les groupes d'intérêt bien compris autour d'eux. Et parce que nous ne pouvions être les observateurs passifs de la crise que provoque cette guerre entre le premier ministre et le président (crise qui use la classe politique et la société) et que nous sommes à un moment où la Roumanie, plus que jamais, doit se concentrer sur les défis qui se posent à elle comme nouveau membre de l'Union européenne, nous avons décidé d'entamer une procédure de destitution du président. Nous sommes déterminés à poursuivre cette procédure car elle représente la seule possibilité de rétablir un climat de normalité et d'equilibre sur la scène politique roumaine. De plus, nous avons demandé au premier ministre de proposer au Parlement un nouveau cabinet, restructuré et qui soit prêt à traiter des vrais problèmes de la société et non des conflits politiques avec le président.
"Nous partageons la même inquiétude quant à la situation politique actuelle en Roumanie - nous avons décidé d'entamer une procédure de destitution du président."
"L'Alliance pour la vérité et la justice, qui se dit être un parti de centre-droite et qui est au gouvernement pour l'instant, utilise la lutte contre la corruption dans ces discours comme instrument contre ses adversaires politiques."
Mihaela: Pensez-vous que le parti dit de centre-droite "Alliance pour la vérité et la justice" au pouvoir lutte efficacement contre la corruption? Que feriez-vous pour améliorer la situation?
Mircea Geoana: Malheureusement, l'Alliance s'est révélée incapable de tenir ses engagements en matière de lutte contre la corruption. Cela est dû au fait que ce parti utilise la lutte contre la corruption dans ses discours comme instrument pour s'en prendre à ses adversaires politiques. Les scandales récents entre le président et le premier ministre ont bien démontré que la source principale de corruption se trouve au sein même de l'Alliance. Le président et le premier ministre se sont accusés l'un l'autre et en public d'actes graves de corruption. Par ailleurs, nous n'avons fait aucun progrès en matière de réforme de la justice. Récemment, le Parlement a envoyé un message clair à ce sujet en présentant une motion de méfiance vis-à-vis de la ministre de la justice, qui a réinstauré le contrôle politique sur la nomination du ministère public. Malheureusement, la ministre n'a pas eu la décence de démissioner, après que le Parlement eut ratifié la motion, déclarant qu'elle n'était pas obligée de démissioner tant elle voulait garder son poste.
Brian: Le PSD est-il issu du Parti communiste (sous l'ère Ceauşescu), comme la plupart des partis sociaux-démocrates d'Europe de l'Est? Cet héritage communiste ne constitue-t-il pas un obstacle à un plus grand succès des sociaux-démocrates dans la région? Que peut faire le mouvement socialiste européen pour faire comprendre aux gens que la social-démocratie offre de vraies perspectives d'avenir et pour les convaincre de ne pas se tourner vers le passé?
Mircea Geoana: Le Parti social-démocrate n'est pas la continuation de l'ancien Parti communiste roumain mais il s'inscrit dans la lignée de la social-démocatie de l'entre-deux-guerres. L'héritage communiste est un instrument de dénigrement qu'utilisent intensément les partis de droite, qui ont perdu toute raison d'être 20 ans après la chute du communisme. Nous ne pouvons nier que parmi nos membres, certains militaient au sein du Parti communiste roumain mais bon nombre militaient également dans d'autres partis. Traian Basescu, président de Ruomanie, était membre du Parti communiste et avant 1989, il présidait une institution communiste en dehors de nos frontières. La situation est semblable pour tous les partis politiques roumains. Je crois que l'obsession du communisme nous empêche de nous tourner vers l'avenir. La Roumanie a compté 4 millions de militants inscrits au Parti communiste. Nous ne pouvons avancer si nous nous lançons dans une chasse aux sorcières contre ceux qui ont été membres du PC. Beaucoup d'années ont passé depuis la chute du communisme. La Roumanie est un état membre de l'Union européenne. Les défis ont changé et je crois fermement que nous n'avons pas besoin de dépenser notre énergie à tenter de résoudre des problèmes inventés par les partis de droite parce qu'ils n'arrivent pas à digérer leur défaite.
"Nous ne pouvons avancer en nous lançant dans une chasse aux sorcières par rapport au passé. Nous devons relever les défis de l'avenir, en tant qu'Etat membre de l'Union européenne."
"De fait, la force de notre parti réside dans notre capacité à mobiliser nos militants."
Lucile: Qui sont les militants du Parti social-démocrate roumain?
Mircea Geoana: Je suis ravi de pouvoir vous dire que le PSD est le parti le plus fort en Roumanie et peut-être dans toute l'Europe, si l'on regarde le nombre de ses militants. Notre parti compte plus de 400.000 militants et nous pouvons présenter des candidats aux 40.000 postes élus que compte la Roumanie (et qui vont des élus locaux aux eurodéputés). En fait, même nos adversaires politiques reconnaissent ouvertement que la force de notre parti réside dans notre capacité à mobiliser nos militants, en particulier durant les campagnes électorales. Je suis convaincu que cette force politique se reflétera également dans la participation de notre jeunesse à l'initiative des militants du PSE. Pour autant que je sache, le Parti social-démocrate, avec ses plus de 500 militants du PSE, est l'un des plus grands groupements de militants du PSE en Europe. J'aimerais souhaiter à tous les militants roumains et autres du PSE mes meilleurs voeux de succès pour leurs activités, d'ailleurs!
Jorn: Je suis heureux que la Roumanie ait enfin rejoint l'UE. J'ai ouï dire que la pauvreté, en particulier la pauvreté infantile, affecte gravement votre pays. Il est difficile pour un Danois comme moi d'imaginer une telle situation. Où en est-on à présent et que faut-il faire pour améliorer les conditions de vie?
Mircea Geoana: Cher Jorn, je dois dire que l'on a tendance à exagérer la situation bien souvent lorsqu'on parle de la pauvreté en Roumanie. Des solutions? Je crois honnêtement que seule la gauche peut apporter des solutions et arriver à un équilibre. Bucarest est l'une des capitales où circulent le plus de voitures de luxe en Europe. Un système d'impôts différentiés permettant de redistribuer les richesses au bénéfice des pauvres est une solution que nous mettrons en oeuvre dès que nous aurons remporté les élections.
"Bucarest est des capitales où circulent le plus de voitures de luxe en Europe. Il nous faut redistribuer la richesse."
"Je crois en la force de la nation roumaine de réaliser son rêve européen - non seulement du point de vue géographique mais aussi dans la perspective des conditions de vie pour tous les citoyens."
Hakim: Comment la Roumanie peut-elle se convertir en un protagoniste de la lutte sociale-démocrate pour une politique sociale européenne sans porter préjudice à son développement économique et financier? La Roumanie peut-elle devenir une sorte de laboratoire pour une politique sociale forte associée à une croissance économique juste et solidaire?
Mircea Geoana: Je crois en la force de la nation roumaine de réaliser son rêve européen - non seulement du point de vue géographique mais aussi dans la perspective des conditions de vie qu'elle garantit, non seulement aux groupes les plus nantis mais bien à tous les citoyens. Notre réponse aux politiques ultralibérales du gouvernement actuel, qui ont généré une inégalité sociale sans précédent, est de créer un Réseau social au niveau national, où l'Etat, l'Eglise, les entreprises socialement responsables et les citoyens se soutiennent mutuellement. Nous ne défendons pas l'idée d'un état omnipotent et omniscient mais celle d'un état qui tisse une relation de confiance entre les citoyens, et entre les citoyens et les institutions afin de reconstruire une société solidaire.
Achim: Cher Mircea, la Roumanie soutient-elle la PESC? La politique étrangère du PSD est-elle plus proche de celle des USA et du Royaume-Uni ou de celle de la majorité des Etats membres de l'UE, par exemple sur la question de la guerre en Irak?
Mircea Geoana: Il est vrai que durant le mandat du président Basescu, la politique étrangère roumaine s'est essentiellement alignée sur l'axe Londres-Washington plutôt que sur une politique partagée par une majorité d'Etats membres de l'Union européenne. Le PSD et moi-même croyons fermement en une position équilibrée. Malgré cela, comme la Roumanie est l'un des pays à la frontière orientale de l'Union, nous devons être plus attentifs et rigoureux sur les questions liées à la sécurité. La politique étrangère et de sécurité commune profite à tous et elle permettra de faire de l'Europe un environnement plus sûr.
Sven: La Roumanie a envoyé le deuxième groupe le plus important de députés européens pour l'Europe centrale au PE. Voilà qui suppose un grand pouvoir d'influence mais également une grande responsabilité. Croyez-vous que le PSD arrivera à de bons résultats dans les prochaines élections européennes de mai 2007? L'extrême-droite perdra-t-elle des voix? Que peuvent faire les autres Européens pour vous appuyer à atteindre ces deux objectifs?
Mircea Geoana: Cher Sven, le Parti social-démocrate est confiant et pense obtenir de bons scores lors des élections au Parlement européen. Nous nous y préparons du reste très sérieusement. Nos candidats sont choisis sur la base d'une procédure transparente et démocratique et selon des critères de sélection axés sur leurs compétences et leur professionnalisme. Par rapport à ce que nous proposons, à l'occasion de la visite récente de Jan Marinus Wiersma à Bucarest, nous avons décidé de travailler ensemble sur un projet intitulé "Pour une Roumanie sociale", projet adopté lors de notre congrès et qui vise à apporter une réponse sociale-démocrate aux problèmes de la Roumanie, dans la lignée du projet du PSE 'Pour une nouvelle Europe sociale". En fait, "Pour une Roumanie sociale" s'inscrit dans le débat en cours au sein de la famille socialiste européenne dans son ensemble, mais dans la perspective des vrais problèmes de la Roumanie. Nous avons demandé un soutien intellectuel et technique afin de synchroniser notre programme social-démocrate roumain avec le programme global de la social-démocratie européenne. Nous acceptons votre aide bien volontiers, cela dit!



