Un programme social-démocrate pour une économie mondialisée
Article de Poul Nyrup Rasmussen, président du PSE, publié le 10 janvier 2006 dans le Handelsblatt. Cet article est aussi disponible en allemand.
Notre monde est en plein changement. L’Europe fait face à une concurrence économique accrue, en particulier provenant de l’Asie du Sud-Est. L’Europe subit un vieillissement de la population et une baisse des taux de natalité. Elle enregistre des taux inacceptables de chômage et une croissance économique décevante. Il existe une tendance accrue vers la concurrence au sein de l’Union européenne ainsi qu’à l’extérieur de ses frontières.
Sur cette toile de fond, les néolibéraux affirment que l’Europe ne peut plus se permettre de maintenir les niveaux actuels de protection sociale et de droits des travailleurs. Certains aspects de la protection sociale – comme les législations hautement protectrices du marché du travail – constitueraient même un obstacle à la croissance économique. Comment doivent répondre les sociaux-démocrates ? Peut-on définir une réponse commune sociale-démocrate à travers l’Europe ?
De fait, les sociaux-démocrates sont unis dans la conviction fondamentale que les états-providence que nous avons construits ne sont pas des obstacles mais bien la base de notre prospérité et de notre cohésion sociale. Une compétitivité renforcée et la sécurité sociale ne sont pas antinomiques mais bien des conditions sine qua non l’une pour l’autre. Notre compétitivité dépend de notre capacité à maximiser le potentiel de tous nos citoyens. Des politiques de sécurité sociale efficaces sont un élément essentiel dans cet effort : en maximisant les opportunités de la vie, quel que soit le bagage socioéconomique de l’individu, en stimulant et en appuyant l’employabilité et l’accès à l’emploi de haute qualité pour les femmes et les hommes en âge de travailler. Voilà quelque chose que les néolibéraux ne comprennent pas mais il s’agit d’un principe social-démocrate fondamental.
Les sociaux-démocrates rejettent fermement l’idée que nos états-providence sont la cause des problèmes de l’Europe. Les économies les plus compétitives d’Europe – le Danemark, la Suède et la Finlande – sont aussi celles qui offrent l’une des meilleures protections sociales et qui garantissent au mieux les droits des travailleurs.
Mais les sociaux-démocrates savent qu’une réforme est nécessaire. Elle est nécessaire afin de relever les défis de la mondialisation, de la libéralisation du commerce et du vieillissement de la population. Avec quelque 20 millions de chômeurs dans toute l’Europe, il est clair qu’il faut entreprendre quelque chose. La vraie question est : quel type de réforme ? Tel est le débat qui fait rage dans la plupart des pays européens et au sein de l’Union européenne.
Les sociaux-démocrates rejettent résolument les réformes néolibérales qui visent à démanteler les états-providence de l’Europe. Notre objectif est de créer une nouvelle Europe sociale – une société active et inclusive, avec un plein emploi de haute qualité. Le but est d’arriver à une « Europe sociale » renforcée et modernisée avec des états-providence dans chacun des pays membres, différents entre eux dans leur organisation mais basés sur les mêmes principes et objectifs communs, et capables de relever les défis socio-économiques du 21ème siècle. Nos états-providence peuvent et doivent être réformés afin qu’ils reflètent mieux les évolutions de nos sociétés – comme l’augmentation du nombre de familles monoparentales ou le besoin d’intégrer les minorités ethniques. Nous devons arriver à des résultats socio-économiques meilleurs par le truchement des politiques publiques et de la gouvernance.
Donner aux gens l’opportunité de bénéficier de la mondialisation
Je crois que la clé de notre agenda pour la modernisation en Europe consistera à protéger les citoyens plutôt que protéger les emplois existants. Nous devons permettre aux personnes de profiter du changement à travers de novelles formes de sécurité et de flexibilité. Les sociaux-démocrates doivent aider les citoyens à faire la transition entre les emplois du passé et ceux du futur.
La ‘flexicurité’ – concept combinant flexibilité et sécurité développé an Danemark et en Suède – est une approche sociale-démocrate réussie pour la modernisation de l’économie et des états-providence en Europe. Il s’agit de permettre à autant de personnes que possible d’entrer sur le marché du travail – de gagner un salaire décent et de contribuer à la société. Il s’agit donc de poser les bases d’une transition la plus rapide possible entre les emplois du passé et ceux du futur. Ce concept allie une plus grande flexibilité du marché du travail et une aide au revenu, une formation et assistance personnalisée afin de permettre aux personnes de retrouver un travail alors qu’elles sont entre deux emplois. Les études démontrent que cette approche est plus efficace que la politique de protection très marquée de l’emploi adoptée dans certains pays.
Les sociaux-démocrates insistent pour qu’un accroissement de la flexibilité s’accompagne de vraies avancées en matière de sécurité. La flexibilité ne peut simplement vouloir dire qu’il doit être plus facile de licencier les travailleurs. Il s’agit aussi de faire en sorte qu’il soit plus facile pour les gens d’entrer et de rester dans le marché du travail – soit à travers des infrastructures de garderies pour les enfants ou une meilleure législation de lutte contre la discrimination, et toujours via l’éducation et la formation. Les gouvernements et les entreprises doivent travailler ensemble afin de permettre aux gens d’acquérir de nouvelles compétences, celles qui sont nécessaires pour les emplois de demain. La formation permanente doit cesser d’être un concept bateau et devenir une réalité pour les citoyens européens.
Pour que l’Europe soit plus compétitive, nous devons tirer parti des talents et compétences de chacun – nous ne pouvons nous permettre d’exclure les immigrés du marché du travail ou rendre l’accès à l’emploi difficile pour les femmes.
Pour cela, les pays européens doivent devenir plus sociaux-démocrates, et non moins. Nos sociétés doivent être plus inclusives et offrir de meilleures opportunités pour les groupes désavantagés comme les parents isolés et les immigrés, outre les groupes traditionnellement exclus comme les personnes handicapées. Le taux de participation des jeunes, des femmes, des immigrés et des personnes de 50 ans et plus sur le marché du travail doit augmenter. Chacun de ces groupes présente des défis programmatiques spécifiques.
Les sociaux-démocrates doivent faire en sorte qu’il devienne plus facile pour les jeunes de faire la transition de l’éducation vers le travail. Les programmes d’éducation, de formation et d’orientation de carrière et l’expérience professionnelle doivent tous être plus adaptés. Dans certains pays, ils doivent encore être créés. Les entreprises doivent collaborer avec les écoles et les universités ainsi qu’avec d’autres « partenaires sociaux » tels que les syndicats et les organisations de jeunesse pour établir le lien entre l’éducation et le travail.
Le vieillissement de la population ne doit pas nécessairement constituer un problème pour le système de pensions et des coûts de santé. Les personnes plus âgées restent en bonne santé plus longtemps et bon nombre d’entre-elles veulent rester au travail ou assumer de nouveaux rôles au sein de la communauté. Bien qu’on porte beaucoup d’attention pour l’instant dans certains pays au fait d’augmenter l’âge de la pension, un problème plus immédiat sera d’augmenter le nombre de personnes de plus de 50 ans au travail. L’emploi doit être rendu plus attrayant pour les travailleurs plus âgés avec plus d’opportunités pour remettre leurs qualifications à jour et leur expérience doit être mieux prise en compte et appréciée à sa juste valeur.
Il est inacceptable que beaucoup de femmes européennes doivent choisir soit de poursuivre une carrière pleine de défis soit d’avoir des enfants. Les politiques publiques qui permettent aux femmes de combiner maternité et travail seraient autant d’efforts pour faire face à la décroissance de la main d’œuvre tant aujourd’hui qu’à l’avenir. Le déclin des taux de natalité pourrait devenir une chose du passé. La recherche indique que les femmes actives dans les pays à faible taux de fertilité aimeraient avoir plus d’enfants et en auraient si elles jouissaient d’une plus grande sécurité, c’est-à-dire un congé parental amélioré, de meilleures garderies et d’un salaire égal.
Pour intégrer plus de femmes dans le monde du travail, il faut une meilleure éducation et formation mais aussi plus de bénéfices appropriés et plus d’avantages fiscaux. En investissant dans un système de garderie de qualité pour les enfants, les pays européens peuvent créer des emplois, améliorer les opportunités de vie pour ces mêmes enfants et permettre à leur mère de travailler. Il est également essentiel de fournir plus d’efforts pour une plus grande égalité entre hommes et femmes. La disparité des salaires entre hommes et femmes constitue un obstacle significatif si l’on veut rendre l’Europe plus compétitive.
Sacrifier des états-providence forts au nom de la concurrence est un exercice d’autodestruction. J’en veux pour preuve la pauvreté infantile, qui augmente actuellement dans de nombreux pays européens. Les enfants qui grandissent dans la pauvreté sont ceux qui sont les plus susceptibles d’avoir de mauvais résultats à l’école. Ils risquent le plus de se retrouver parmi les personnes peu qualifiées ou au chômage en grandissant. L’Europe ne peut plus se permettre de gaspiller le potentiel de ses citoyens.
Investir dans la croissance
Mais la réforme ne suffit pas. La réponse ne réside pas seulement dans le concept de « flexicurité ». Il faut faire des investissements massifs en Europe afin de relancer la croissance économique. Les réformes en soi ne créeront pas les emplois dont l’Europe a si désespérément besoin. Des fonds publics et privés doivent être injectés dans la recherche et l’innovation, la mise à jour des compétences et qualifications, les garderies et crèches, dans un système durable de transport, ou dans les énergies renouvelables. Je ne plaide pas un faveur de dépenses incontrôlées mais j’appelle à des investissements ciblés et intelligents dans les emplois de demain. Bien que la plupart des investissements doivent se faire au niveau régional et national, l’Union européenne doit jouer un rôle de coordination – afin de maximiser les synergies et les effets d’entraînement d’une nouvelle croissance – et investir son propre budget dans les projets transfrontaliers et transeuropéens. En bref, il faut un investissement simultané et coordonné afin qu’il ait un impact maximal.
L’Union européenne a urgemment besoin d’améliorer la coordination de sa politique économique. Il est absurde que l’Europe ait une monnaie et un marché uniques mais 25 politiques économiques nationales non coordonnées.
Il faut donner un nouveau souffle à la stratégie de Lisbonne de l’Union européenne, qui vise à faire de l’Europe l’économie basée sur la connaissance la plus compétitive et dynamique au monde. Cet objectif ne sera pas atteint si on ne se centre que sur la réforme économique mais il s’agira de faire preuve de courage afin de renforcer l’Europe sociale et la durabilité environnementale. Une économie plus « verte » et plus inclusive sera une économie européenne plus forte. L’Europe ne réussira jamais si elle fait concurrence avec la Chine à travers de bas salaires ou de faibles normes sociales ou environnementales – elle doit tirer parti des meilleures qualifications de ses citoyens, d’une meilleure motivation de leur part et de plus d’innovation.
L’Europe doit lancer un signal fort de son engagement à long terme en faveur de la durabilité environnemental. Une augmentation des énergies renouvelables est vitale face aux changements climatiques et l’inévitable diminution des réserves de pétrole. Un engagement à long terme en faveur d’une réduction des émissions des gaz à effet de serre et de la consommation d’énergie doit être pris pour l’industrie comprenne où elle doit investir. Il ne faut pas avoir peur d’une bonne loi environnementale. Alors qu’une partie du secteur industriel se plaint de la proposition de loi de l’UE dans le secteur chimique, mieux connue sous le nom de REACH, je reste convaincu que l’industrie tirera de grands bénéfices des nouveaux marchés de produits plus sûrs et d’une confiance accrue du consommateur. L’Europe peut construire une économie ‘intelligente’ qui distingue la croissance économique d’une consommation excessive des ressources naturelles. A long terme, cette approche portera ses fruits économiques.
Il sera également important de parachever le marché unique de l’Europe. Les sociaux-démocrates croient qu’un marché unique des services pourrait créer de nombreux nouveaux emplois mais la proposition actuelle de directive présente trop de défauts et a suscité la colère des syndicats dans beaucoup de pays européens. Concrètement, il faut trouver un moyen de protéger les services essentiels d’une concurrence « au plus bas prix » inutile et non désirée.
Pour que l’Europe puisse avancer, il faut un investissement dans la croissance économique – afin de remettre l’Europe au travail et la rendre plus compétitive – à travers une réforme qui vise à moderniser notre économie et nos états-providence, et en définitive notre ‘Europe sociale’. Il s’agit non pas de moderniser l’un ou l’autre, mais bien les deux.
Réformer la mondialisation
Certains parlent de la mondialisation comme si c’était « la volonté de Dieu » - comme s’il s’agissait d’un tremblement de terre ou d’un ouragan. Mais la mondialisation est un phénomène qui résulte de la main de l’homme et les sociaux-démocrates croient fermement qu’elle peut et doit être gérée et être mise au service de chacun. Je crois qu’en ce sens, les sociaux-démocrates européens ont un rôle unique à jouer. Notre capacité à combiner une économie de libre marché à une société inclusive dans les années et décennies à venir sera examinée avec attention à travers le monde. Bon nombre de néolibéraux s’empressent de déclarer la mort de l’Europe sociale. Les travailleurs de Chine et du Brésil espèrent qu’il s’agit d’un modèle dynamique qui apporte l’espoir et en définitive, qui génère un bénéfice pour eux. C’est la raison pour laquelle le travail décent doit devenir un objectif mondial pour toutes les politiques et institutions mondiales : de l’aide au développement de l’UE aux négociations de l’OMC. Ne nous laissons pas abuser en croyant qu’il s’agit d’une manœuvre protectionniste promue par les riches Européens. Les gens ordinaires – du Burkina Faso à l’Estonie – ne participeront pas aux bénéfices de la mondialisation à moins qu’ils ne puissent gagner leur vie de façon décente, dans des conditions décentes.
Les sociaux-démocrates sympathisent avec ceux qui critiquent la mondialisation et qui dénoncent les effets ravageurs d’un libre commerce non régulé mais nous ne pouvons être d’accord avec ceux qui disent que la libéralisation commerciale est une mauvaise chose. Nous croyons qu’un commerce accru a le potentiel de tirer des millions de personnes de la pauvreté. Mais afin de pouvoir le faire, il faut un système juste, multilatéral, réglementé, avec les bons objectifs, parmi lesquels un travail décent pour tous. Nous devons réformer l’Organisation mondiale du commerce pour que cette organisation joue ce rôle.
Je me suis rendu à Hongkong le mois dernier pour prendre part à une réunion avec le directeur général de l’OMC, Pascal Lamy. Lors de cette réunion, je me suis joint aux syndicalistes dans leur appel pour que les normes de travail de base – y compris l’abolition du travail des enfants – fassent partie des objectifs de l’OMC. La réponse de M. Lamy a été qu’il avait reçu le mandat des gouvernements membres de l’OMC pour travailler avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale – mais pas avec l’Organisation internationale du Travail. J’apprécie l’honnêteté de cette réponse et je reconnais le défi que cela suppose pour nous.
Le travail de l’OMC doit renforcer et non contredire le travail des autres agences internationales. Il faut qu’il y ait un forum pour l’OMC et les agences de l’ONU – de l’OIT à l’OMS – le FMI, la Banque mondiale et les secrétariats des accords environnementaux internationaux afin de travailler vers des objectifs communs.
La gouvernance mondiale doit également devenir plus efficace dans la poursuite des objectifs que nous nous sommes fixés. Les Objectifs de développement du Millénaire sont des objectifs ambitieux qui sont loin d’être atteints. Les pays développés et en développement doivent augmenter leurs efforts de façon considérable afin de les atteindre. Avec 3 millions de morts rien que pour l’année dernière, le SIDA a eu un effet bien plus dévastateur sur des victimes innocentes et a fait souffrir les sociétés dans une bien plus grade mesure que les atrocités des terroristes de ce monde. Notre réponse n’a pas été à la hauteur de cet énorme défi.
Les sociaux-démocrates doivent répondre au manque scandaleux de démocratie au niveau mondial. Bon nombre de personnes critiquent également le « déficit démocratique » de l’Union européenne – où la prise de décision doit être plus ouverte, transparente, et avec plus de participation démocratique – mais peu de gens se plaignent d’un manque total de participation citoyenne au sein des institutions mondiales. Et pourtant, des millions de personnes se soucient véritablement de « faire de la pauvreté une chose du passé » et de la Journée mondiale contre le SIDA. Une élection tous les quatre ans à peu près pour renouveler les gouvernements nationaux ne représente pas vraiment un niveau acceptable de dialogue social dans notre monde globalisé.
Enfin, les sociaux-démocrates européens pourraient se montrer plus confiants lorsqu’ils font la promotion de l’UE, malgré tous ses défauts et difficultés, parce qu’elle est un modèle de coopération régionale pacifique. Il est absurde de comparer l’approche américaine de mise en place de la paix et de la démocratie en Irak à la méthode de l’UE pour arriver à ces mêmes objectifs en Turquie, comme j’ai eu l’occasion d’entendre de la part de certains. Par contre, le système européen de coopération – avec ses règles sociales, environnementales et économiques et la solidarité entre les pays – a réussi à amener la prospérité et la stabilité à de nombreuses anciennes dictatures. Pour les sociaux-démocrates, ceci est un modèle bien plus attrayant qu’une simple zone de libre échange offrant très peu d’avantages tangibles pour les citoyens.
Conclusion
Le programme social-démocrate pour une économie mondialisée commence par la modernisation et le renforcement de nos états-providence – permettant une plus grande flexibilité économique et garantissant que toutes les personnes profitent de nouvelles opportunités.
La réforme doit s’accompagner d’un investissement national et européen dans l’emploi et la croissance et d’une meilleure coordination des politiques économiques.
Au niveau mondial, la mondialisation économique doit mieux être gérée avec une OMC qui travaille de concert avec les instances financières mondiales et l’ONU.
La démocratie doit être élargie au sein de l’Union européenne, et, ce qui est encore plus important, il faut lancer un dialogue politique mondial impliquant tous les citoyens ainsi que les gouvernements.
Poul Nyrup Rasmussen est président du Parti socialiste européen et ancien premier ministre du Danemark (1993-2001).



