

Commerce mondial et travail décent
Article publié le 16 décembre 2005 par le journal français Le Monde
Par :
Poul Nyrup Rasmussen, Président du Parti des socialistes européens
Guy Ryder, Secrétaire général de la Confédération internationale des syndicats libres
Giampiero Alhadeff, Secrétaire général de Solidar
Willy Thys, Secrétaire général de la Confédération mondiale du travail
Quelle que soit l’issue de la Conférence ministérielle de l’OMC à Hong Kong, une chose est sûre, la confiance de la population envers les bienfaits de la mondialisation est aujourd’hui sérieusement altérée. L’enthousiasme des citoyens pour un commerce libéré de toute entrave est en perte de vitesse et cet enthousiasme initial pour l’ouverture pourrait même se retourner en … appel au protectionnisme. La plupart des gens ne suivent pas les négociations de l’OMC dans le détail et leur sujet de préoccupation, c’est leur crainte de l’impact de cette libéralisation sauvage sur leur vie quotidienne. Une crainte qui risque de les conduire à rejeter le système commercial globalisé, ce qui constituerait un retour en arrière pour nous tous.
La grande promesse de la libéralisation du commerce est de créer de la prospérité et des emplois. Mais cette promesse est loin d’être remplie et semble même avoir complètement disparu de l’agenda de l’OMC où les négociations se résument actuellement à des jeux de pouvoir et à d’aussi incessantes que stériles prises de bec. En attendant, des millions de travailleurs vivent dans l’insécurité découlant de cette dérégulation du marché international.
Partout dans le monde, les travailleurs ont peur de perdre leur emploi. Dans les pays développés, ils surveillent attentivement le rétrécissement du nombre d’emplois industriels et les programmes inadéquats de formation ou de réinsertion mis en place pour ceux qui se retrouvent sur le carreau. Rien que dans l’UE, durant la dernière décennie, un million d’emplois ont disparu dans les secteurs du textile et de l’habillement, et on s’attend, dans les cinq ans à venir, à des pertes d’emplois tout aussi importantes.
Dans les pays en développement, beaucoup de travailleurs sont obligés d’accepter des salaires et de conditions de travail pires qu’avant. Cette situation est particulièrement visible dans les zones franches d’exportation, où les femmes, qui constituent 80 % de la main-d’œuvre, travaillent de longues heures sans avoir le droit de former des syndicats ou d’être représentées. Exemptes de toute obligation en matière de taxes ou de respect des normes du travail, ces zones constituent l’exemple le plus extrême des pressions que les travailleurs doivent supporter en échange de l’octroi d’un travail. En Chine, les travailleurs ne perçoivent pas ou quasiment pas le bénéfice du soi-disant « miracle économique » de leur pays.
Un des défis essentiels de la mondialisation, c’est de créer d’avantage d’emplois car c’est l’une des meilleures façons d’éradiquer la pauvreté et d’offrir un meilleur niveau de vie à tous – mais ce n’est pas suffisant. Avoir un emploi ne garantit pas toujours un revenu suffisant pour vivre, encore faut il qu’il offre la possibilité de vivre décemment. Mais de nombreux travailleurs partout dans le monde sont « sous-employés », à savoir qu’ils occupent plusieurs emplois sur une base irrégulière et occasionnelle, sans aucune sécurité d’emploi. Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), rien qu’en Asie, un milliard de gens travaillent pour gagner moins de 2 $ US par jour. On les appelle « les travailleurs pauvres » parce que, même avec un emploi, ils ne gagnent pas assez pour s’en sortir.
Ces travailleurs doivent en outre travailler dans des conditions dangereuses, sont victimes de discriminations, ou dans les pires cas, sont réduits à l’esclavage ou sont au nombre des enfants mis au travail. Selon l’OIT, plus de 2 millions de travailleurs meurent chaque année des suites de maladies ou d’accidents liés aux tâches prestées. Au moins 12, 3 millions de personnes à travers le monde sont également victimes de travail forcé. On recense 250 millions de cas d’enfants obligés de travailler et ce chiffre n’englobe que les enfants qui reçoivent un salaire pour le travail qu’ils effectuent. Ce sont les travailleurs qui évoluent dans les pays en développement qui sont les premières victimes de ces pratiques inhumaines, leur pauvreté ne leur offrant souvent que peu ou pas d’autre alternative.
Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que les gens ordinaires redoutent l’avancée de la libéralisation du commerce. La question essentielle que les pays engagés dans des négociations à l’OMC doivent résoudre est de trouver comment acquérir le soutien de la population pour mettre en place un système commercial globalisé « juste ». Le travail décent doit être clairement identifié comme l’un des objectifs inhérents aux futures politiques commerciales. Le concept du travail décent inclut le respect des droits des travailleurs et des normes internationales du travail aussi bien que l’égalité entre les femmes et les hommes, la protection sociale et le dialogue social.
L’OMC doit encourager ses membres à ratifier et appliquer les normes internationales du travail. Comme le définit l’OIT, ces droits fondamentaux des travailleurs sont le minimum auquel chaque travailleur dans le monde doit pouvoir prétendre. Ces normes incluent l’abolition du travail forcé et du travail des enfants, le droit à la liberté d’association et de négociation collective et l’interdiction de toute discrimination. En toute logique, le système commercial globalisé devrait pouvoir au minimum respecter et soutenir ces droits humains fondamentaux. Tout comme on est en droit d’attendre que les accords commerciaux respectent les normes internationales dans le domaine de l’environnement et de la santé.
Un travail décent et des normes sociales ne sont pas les instruments protectionnistes voulus par le Nord contre un Sud pris à la gorge par la pauvreté : ce sont des revendications légitimes en faveur de la dignité humaine, du progrès social et de la justice. La combinaison de pratiques commerciales et d’un véritable engagement à l’échelle mondiale en faveur d’un travail décent – donnant aux gens la possibilité de se former, de bénéficier d’une couverture sociale élémentaire et d’envoyer leurs enfants à l’école - est la voie qui conduira au développement durable pour tous. Le commerce a le potentiel de créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité en s’appuyant sur des fondements solides : le respect des droits élémentaires des travailleurs. Il est de la responsabilité de nos gouvernements de remplir cette tâche, sans quoi ils risquent de devoir affronter un rejet de la mondialisation partagé par de plus en plus de citoyens.



