Article pour le Berliner Republik

par Poul Nyrup Rasmussen

Président du Parti socialiste européen
 
Le résultat des élections en Allemagne a suscité la consternation des médias et des journalistes partout en Europe. Selon eux, le fait qu’Angela Merkel n’ait pas réussi à remporter la majorité, est une mauvaise nouvelle pour les réformes en Allemagne et partout en Europe. La difficulté à former un gouvernement suscitera l’incertitude et l’inertie, et c’est une mauvaise nouvelle pour l’Allemagne et l’Europe, disent-ils. Je ne suis pas de cet avis. Il est évident qu’une coalition faible qui ne serait pas capable de poursuivre les réformes du SPD serait nuisible à l’Allemagne et à l’Europe et que la perspective de semaines de négociations difficiles est loin d’être idéale. Mais je crois que le SPD mérite nos félicitations pour avoir réussi à arrêter Angela Merkel et la CDU. Comme je l’ai dit aux journalistes le soir même des élections, l’Europe a échappé au pire des politiques néolibérales d’Angela Merkel.

Voilà un message que trop de journalistes et médias ne veulent pas entendre. Mais le fait est que les élections allemandes n’ont pas débouché sur un résultat clair et limpide. Les Allemands ont refusé les solutions néolibérales proposées par la CDU et ses alliés aux maux dont souffre l’Allemagne. L’électorat allemand est à l’évidence subtil – il n’a pas voté pour un changement de gouvernement pour le plaisir de changer de gouvernement. Les Allemands ont compris que les propositions formulées par l’opposition allient être bien plus désagréables et indigestes que les réformes, certes controversées, mais nécessaires mises en place par le SPD. Rendons hommage aux électeurs allemands qui n’ont pas fait confiance à ces champions grassement payés du néolibéralisme sauvage qui leur disent que leur mode de vie est insoutenable alors que les salaires moyens n’ont pas augmenté depuis 10 ans. Félicitations aux électeurs allemands pour avoir refusé l’idée de mettre en place des avantages fiscaux pour les riches, tandis que les écoles et les universités souffrent de sous-financement. Qui peut en vouloir aux électeurs allemands pour avoir dit non à une plus grande libéralisation du droit de licencier les travailleurs alors que près de 5 millions de personnes sont au chômage ? Les électeurs allemands ont eu raison de se demander comment une réduction des revenus pour la majorité des employés va favoriser la consommation, si nécessaire pour résoudre le problème de la faible demande dans l’économie allemande. En bref, le peuple allemand a refusé le paquet de réformes conservatrices et néolibérales par une majorité claire. Les chiffres sont clairs - 51% des électeurs allemands ont voté pour les partis de gauche, et 45% seulement pour les chrétiens-démocrates et les libéraux. Même si l’Allemagne passe par une période difficile pour son économie, et malgré un taux élevé de chômage, les Allemands n’ont pas voté pour un changement de cap politique. Au lieu de cela, la majorité de l’électorat allemand désire des politiques au profit de tout le pays et non d’une élite.
Voilà le message fort envoyé par l’électorat allemand, non seulement aux partis allemands mais aussi à l’Europe dans son ensemble. Nicolas Sarkozy espère sans doute que le peuple français ne voit que du feu dans ses propositions de politiques néolibérales, à la différence des électeurs allemands, qui ont bien compris la portée des propositions de Madame Merkel. Ceux qui, au sein de la Commission européenne et ailleurs, avaient l’espoir qu’Angela Merkel devienne la prochaine chancelière allemande afin de leur permettre un virage à droite, sont déçus. Mais c’est une bonne nouvelle pour l’Europe, qui nous permet de nourrir les mêmes espoirs pour les élections en Italie et en France.

Un élément m’a vraiment surpris dans les commentaires des médias. Je n’ai pas compris pourquoi autant de journalistes se sont tellement identifiés à un possible gouvernement conservateur, qui aurait la capacité de mettre en œuvre des réformes réussies. Madame Merkel avait été un membre très discret du gouvernement d’Helmut Kohl pendant huit ans. Elle était membre d’un parti de coalition dont le secrétaire général était le leader du FDP Guido Westerwelle, dans un gouvernement qui s’est caractérisé par sa tendance marquée à éviter les risques qu’auraient pu causer d’éventuelles politiques de réforme. Malgré leurs discours audacieux des dernières semaines sur le besoin de contrôler les syndicats et de créer un nouveau miracle économique en Allemagne, ni Merkel ni Westerwelle n’ont une grande expérience en matière de réforme. Lorsqu’ils étaient au gouvernement la dernière fois ou, du moins, qu’ils en étaient proches, aucun des deux n’a réussi à lancer les réformes qu’ils ont déclaré vouloir mettre en œuvre cette fois-ci.
C’est au contraire Gerhard Schröder qui, au risque de mettre en péril l’existence même de son parti, a entrepris de lancer, avec son gouvernement, un paquet radical de réformes. Et le SPD a non seulement mis en œuvre ses réformes, mais il a aussi déjà remporté une victoire en ce sens. Economiquement parlant, l’Allemagne a regagné du terrain et les chiffres relatifs aux exportations n’en sont qu’un des indicateurs. Vu de l’extérieur, il est admirable de voir comment Gerhard Schröder a défendu ses politiques de réformes par conviction personnelle. Malgré une forte résistance au sein de son parti et de la part des syndicats, Gerhard Schröder a fait ce qu’il devait faire.
Donc, je dirais à ceux qui recherchent un leadership politique et des réformes politiques énergiques – ne vous tournez vers Angela Merkel et Guido Westerwelle. Ils ont déjà démontré dans le dernier gouvernement Kohl qu’ils n’ont rien dans le ventre lorsqu’il s’agit d’entreprendre des actions audacieuses. C’est le gouvernement social-démocrate dirigé par Schröder qui a entamé les réformes d’un marché du travail inflexible et excessivement régulé. Les impôts n’ont jamais été aussi bas dans l’histoire d’après-guerre de l’Allemagne que sous la direction des sociaux-démocrates. Les fonds de pension ont été réformés et une révision majeure du système des soins de santé a donné des résultats très positifs au cours de la dernière année. Ceux qui veulent plus de politiques de réformes en Allemagne, doivent être en faveur d’un nouveau gouvernement sous l’égide de Gerhard Schröder.
Mais laissons de côté les commentaires des médias. Les socialistes européens ont d’autres raisons d’être inquiets du résultat des élections allemandes. Le SPD a perdu plus de 4% de l’appui électoral au cours de ces élections ; un nouveau parti de gauche est entré au Bundestag. Cette formation a attiré la plupart des anciens partisans du SPD qui se sont opposés à l’Agenda 2010 de Gerhard Schröder. Même s’il existe une majorité théorique pour la gauche en Allemagne, la position anti-réformiste de ce parti, mélange étrange de communistes réformés d’Allemagne de l’Est et de radicaux de gauche d’Allemagne de l’Ouest, il est difficile d’imaginer la formation d’une coalition viable dans un avenir prévisible. Le SPD a payé un prix élevé pour le courage dont il a fait preuve dans la mise en œuvre des réformes. La question qui se pose à nos collègues allemands à présent est de comment convaincre ceux qui ont déserté les rangs du parti de revenir en son sein.

Toutefois, le problème auquel est confronté le SPD est probablement moins grave que celui de la CDU. Bien que la CDU se soit ralliée à Merkel pour le moment, cette dernière a demandé du temps pour négocier la coalition et a de fait retardé une analyse de la part du parti sur son échec électoral. Et quel échec ! Le troisième échec successif des conservateurs dans leur tentative d’arriver à une majorité.

Quels enseignements peuvent tirer les socialistes et sociaux-démocrates de la défaite du néolibéralisme en Allemagne ? A mon sens, ce sont les mêmes enseignements que nous devrions tirer des « non » français et néerlandais lors des référendums sur la Constitution.

La mondialisation exige des économies européennes qu’elles évoluent et que les gouvernements entreprennent des réformes. Il ne s’agit pas d’être en concurrence avec la Chine et l’Inde sur les salaires et de se lancer dans une course vers le bas en matière de protection sociale et de destruction de l’environnement mais bien d’adapter notre modèle économique et social pour moderniser les réalités. Mais les réformes doivent être accompagnées de garanties sur l’avenir de la protection sociale. Les conservateurs commettent l’erreur de parler sans cesse aux électeurs du besoin de lancer des réformes sociales et économiques sans rien offrir à la place des anciens droits et bénéfices qu’ils veulent réformer. Ainsi, si la mondialisation a bien besoin de réformes, celles-ci doivent être assorties de mesures honnêtes et ouvertes pour moderniser la protection sociale – et la modernisation ne passe pas systématiquement par des coupes sombres. C’est sur ce point que le peuple allemand a manifesté sa méfiance vis-à-vis de Merkel. Les conservateurs sont perçus à juste titre comme ceux qui veulent démanteler l’état-providence sans moderniser véritablement le système d’une façon quelconque. Toutefois, tirer les enseignements et savoir que les réformes doivent être assorties de garanties en matière de protection sociale, ce n’est qu’un début.

Les socialistes doivent offrir une vision nouvelle de l’Europe sociale. Les gens savent que les « emplois à vie » appartiennent au passé. Les gens savent que la mondialisation implique une concurrence économique accrue. Mais les gens n’ont pas encore une idée claire du modèle social, des différents types de protection sociale qui s’offrent à eux dans des sociétés où les anciennes certitudes s’effritent. Les socialistes ont joué un rôle fondamental dans la création des états-providence d’après-guerre. Ils doivent à présent relever le défi de définir une vision renouvelée d’une Europe sociale dans une économie globalisée.

Il ne fait aucun doute que c’est l’absence d’une telle vision qui génère l’insécurité ressentie par tellement d’Européens aujourd’hui. Bien sûr, les différents pays dans l’Union européenne ne vont pas adopter les mêmes systèmes de sécurité sociale – chacun disposera de ses propres ressources pour financer les soins de santé, pourvoir à l’éducation, offrir un revenu minimum garanti pour les périodes de chômage, etc. Mais les différences entre le modèle dit « anglo-saxon » et le modèle continental, entre les modèles scandinave et rhénan ne sont pas si grandes pour que les socialistes en Europe ne soient pas capables de se mettre d’accord sur une vision – une série de principes d’orientation.

Je crois en ce sens que les politiques définies par les gouvernements socialistes et sociaux-démocrates en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suède et au Danemark, méritent d’être examinées avec attention. La « flexicurité », concept développé alors que j’étais premier ministre du Danemark, peut certainement constituer une voie à suivre. La flexicurité permet de combiner flexibilité et sécurité, soit une plus grande flexibilité du marché du travail avec des mesures de garantie quant à la sécurité de revenus pour les périodes entre deux emplois, avec des possibilités de formation et d’un soutien actif pour rentrer à nouveau sur le marché de l’emploi. Une approche similaire a été adoptée au Royaume-Uni, avec de très bons résultats. Même là, il existe une différence d’approche entre les socialistes et les conservateurs. Non seulement car les conservateurs (en particulier en France et en Autriche)  parlent de flexicurité mais ne veulent mettre l’accent que sur le côté « flexi » – mais aussi car les socialistes ont une vision bien plus positive de la réforme du marché du travail. Pour les conservateurs, la réforme du marché du travail signifie qu’il faut rendre plus facile le licenciement de travailleurs et la réduction de leurs droits. Pour les socialistes, cela signifie aussi d’entreprendre des actions pour aider les individus à franchir les obstacles pour entrer dans le marché du travail à travers des mesures telles que la formation, des infrastructures de garderies ou crèches et une législation de lutte contre la discrimination.

L’ambition du Parti socialiste européen est de créer une vision pour une Europe sociale pour le 21ème siècle. En effet, l’objectif adopté par les leaders de nos partis plutôt dans l’année est d’ouvrir un dialogue entre partis pour voir quels progrès peuvent être accomplis. Je suis fier de dire que nous lancerons ce dialogue par une conférence à Bruxelles le 11 octobre.

L’Allemagne et le reste de l’Europe sont confrontés à un problème plus immédiat – le chômage. Ici, encore une fois, les socialistes doivent trouver une nouvelle voie pour avancer. Les réformes du marché du travail et les réformes fiscales promues par les néolibéraux ne vont pas déboucher sur une création d’emplois en soi. Les pays d’Europe doivent investir dans la croissance. Des investissements impressionnants ont déjà été annoncés en Espagne et au Portugal – y moyennant tant des fonds publics que privés. Mais d’autres pays ont besoin d’investissements supplémentaires, pour une meilleure coordination européenne des investissements et des politiques économiques et pour des investissements simultanés dans les technologies et les infrastructures dont pourra bénéficier toute l’Europe. 

Il est vrai qu’en ce sens, l’Allemagne se trouve dans une position unique. Il ne fait aucun doute qu’avec l’énorme fardeau que représente la réunification, il n’est pas facile de dépenser de l’argent pour des initiatives de croissance. Toutefois, le pays attend à présent de voir s’il a des raisons d’espérer de meilleures perspectives économiques à l’avenir pour ses citoyens. L’Allemagne doit résoudre le problème d’une demande interne trop faible. Encore une fois, le Parti socialiste européen a reçu le mandat de ses partis membres pour développer une stratégie de croissance et d’investissement pour l’Europe. Le ministre allemand du SPD Hans Eichel est en train de mener des discussions qui déboucheront sur une proposition, qui sera soumise aux leaders des partis en octobre.

Tout porte à croire qu’au-delà du résultat des élections allemandes, la suprématie de l’économie libérale arrive à sa fin. Les sociaux-démocrates européens ont également remporté des victoires électorales en Espagne, au Portugal, en Grande-Bretagne, en Bulgarie et en Norvège, et ils semblent en mesure de gagner en Italie et en Autriche. Il ne suffit plus d’appeler à une réduction d’impôts et de services pour avoir l’air moderne et prêt à l’attaque. Au lieu de ça, une majorité de citoyens dans plus en plus d’états européens est en faveur d’une social-démocratie moderne. J’ai donc l’espoir que l’Europe finira par accepter les réformes structurelles qui, loin de menacer la cohésion sociale des sociétés européennes, renouvelleront et renforceront la confiance et le bien-être de ses communautés.

Les Allemands ne doivent pas écouter ceux qui veulent faire de cette défaite des propositions de réformes conservatrices-libérales une victoire à la table des négociations. Un gouvernement formé par les libéraux et les chrétiens-démocrates manquera de légitimité, quoi qu’en disent les médias et les soi-disant experts. Quel que soit le gouvernement qui sera formé en définitive, il doit écouter les citoyens. Les Allemands ont rejeté le néolibéralisme pour la troisième fois depuis 1998, malgré cette armée de journalistes, d’économistes et d’hommes d’état chevronnés qui continuent de leur dire qu’ils sont trop riches et fainéants. Le pays attend une pensée économique progressiste. Le SPD ne doit pas hésiter à la proposer. Et les socialistes d’Europe sont derrière eux. Quel que soit le résultat en Allemagne, les socialistes en Europe doivent prendre courage et être plus confiants en développant et en présentant une véritable proposition alternative au néolibéralisme. L’Europe sociale s’est vue stimulée par l’échec de la pensée conservatrice aux mains des électeurs allemands.

 
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Juillet 2008

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